mercredi 13 juin 2012

Manifeste Watelze

« Quand la vision de l’univers se modifie, s’épure, devient plus adéquate au souvenir de la patrie intérieure, il est bien naturel que cela se traduise par une altération générale des sonorités chez le musicien comme de la couleur chez le peintre. Au reste, le public le plus intelligent ne s’y trompe pas puisque l’on déclara plus tard les dernières œuvres de Vinteuil les plus profondes. (…) Cette patrie perdue, les musicien ne se la rappellent pas, mais chacun d’entre eux reste toujours inconsciemment accordé en un certain unisson avec elle ; il délire de joie quand il chante selon sa patrie, la trahi parfois par amour de la gloire, mais alors en cherchant la gloire il la fuit, et ce n’est qu’en la dédaignant qu’il la trouve, et quand le musicien, quel que soit le sujet qu’il traite entonne ce chant singulier dont la monotonie – car quel que soit le sujet traité il reste identique à soi-même – prouve chez le musicien la fixité des éléments composants de son âme. Mais alors, n’est-ce pas que ces éléments ; tout ce résidu de réel que nous sommes obligés de garder pour nous-mêmes ; que la causerie ne peu transmettre même de l’ami à l’ami, du maître au disciple, de l’amant à la maîtresse, cet ineffable qui différencie qualitativement ce que chacun a senti et qu’il est obligé de laisser au seuil des phrases où il ne peut communiquer avec autrui qu’en se limitant à des points extérieurs communs à tous et sans intérêt, l’art, l’art d’un Vinteuil comme celui d’un Elstir, le fait apparaître, extériorisant dans les couleurs du spectre la composition intime de ces mondes que nous appelons les individus, et que sans l’art nous ne connaîtrions jamais ? Des ailes, un autre appareil respiratoire, et qui nous permisse de traverser les immensités, ne nous serviraient à rien. Car si nous allions dans Mars et dans Vénus en gardant les mêmes sens ; ils revêtiraient du même aspect que les choses de la Terre tout ce que nous pourrions voir. Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, voir l’univers avec les yeux d’un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux est ; et cela nous le pouvons avec un Elstir, avec un Vinteuil, avec leurs pareils, nous volons vraiment d’étoiles en étoiles ».
Marcel Proust, La prisonnière, p. 245, 246 ; coll. Folio Classique.

2 commentaires:

  1. Très beau texte, sélectionné par le plus proustien des Liégeois. Néanmoins, en guise de manifeste Watelze, j'aurais proposé quelque chose de beaucoup plus lapidaire, du genre:" Bande de PD!"

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  2. Voilà, un truc comme ça, en fait.

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